[Critique] BLADE RUNNER 2049 de Denis Villeneuve (2017)

NOTE : 3 / 10 

« Les répliquants sont l’avenir de l’humanité. »
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Un oeil grand ouvert, contemplant l’étendue d’un paysage urbain tentaculaire, soudainement illuminé par le reflet d’un jet de flamme. Voici comment débutait autrefois le BLADE RUNNER de Ridley Scott, par cette unique image qui distille habillement en un plan devenu depuis iconique, l’essence même de cette vision d’un avenir sombre et chaotique.
Et ainsi, plus de trente années plus tard, en octobre 2017, alors que BLADE RUNNER 2049 sort sur nos écrans, le cinéaste Denis Villeneuve ouvre à son tour cette suite tardive par le gros plan d’un oeil humain. Un oeil grand ouvert, mais dont l’iris ne réfléchit plus rien, si ce n’est le vide. 
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Sans doute conscient de la difficulté de sa tâche et du poids écrasant de son illustre modèle, le réalisateur canadien oriente son discours vers la notion d’héritage et de parenté : 2049 est obsédé par la filiation, thème central de ce nouvel opus.
Bien que Villeneuve affiche une esthétique originale et différente (nous y reviendrons), créant l’illusion de l’indépendance face à son aîné, son film est traversé par le désir de reproduire l’imagerie du chef-d’oeuvre de 1982. Et, plus surprenant encore que la réutilisation des symboles (le cheval en papier devient ici cheval de bois), Denis Villeneuve se perd dans ce qui représente la plus grande négation de l’héritage de Ridley Scott : là où l’original désirait nous livrer une vision crédible et habitée du futur, 2049 abandonne toute ambition d’anticipation pour s’efforcer de n’être que la suite d’un film et non d’un univers. Autrement dit, Blade Runner 2049 n’est pas la continuité d’une vision de l’avenir mais la simple suite d’un produit culturel sorti en 1982, nous annonçant que l’URSS existe toujours et qu’Atari domine l’industrie du divertissement puisqu’au début des années 80, c’était encore le cas.
Cet exemple, en apparence anodin, renie pourtant complètement – pour reprendre l’idée de la filiation, la possibilité d’appartenir à « la famille Blade Runner ». Tout comme son personnage principal qui questionne sa légitimité, 2049 se révèle être rapidement la copie industrielle, le répliquant.
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C’est donc dans ce monde incohérent, simple fantasme d’un réalisateur passant à côté de son sujet, qu’évolue l’Agent K (Ryan Gosling), membre des forces de l’ordre à Los Angeles en 2049 et accessoirement chasseur de répliquants renégats. Lui-même un être artificiel (ce n’est pas un spoiler), c’est sans surprise qu’il se retrouve rapidement catapulté au coeur d’une sombre machination invoquant désir d’émancipation, créateur génial à la tête d’une puissante et maléfique corporation et questionnements philosophiques profonds sur la nature humaine… puisque c’est exactement le sujet de l’original. Une fois encore, Villeneuve ne cherche pas à étendre l’univers, il désire simplement le reproduire et s’assurer de sa propre légitimité. Faire comme Blade Runner pour être Blade Runner. Nous voici donc de retour dans le bureau du commissaire, nous voici de retour dans les fastueux locaux d’un oligarque démiurge, ou dans un stand de nouilles, ou sur des toits pluvieux, ou dans l’échoppe d’un négociant arabisant.
Nul doute que Denis Villeneuve aura souhaité revisiter Los Angeles à la lumière de ses obsessions de cinéaste, soit un amour pour les personnages solitaires ou aliénés, en pleine crise existentielle, perdus dans des environnements indifférents. Et là où l’orignal débordait – grouillait presque – de vie, le Los Angeles de 2049 est un monde apathique, morne et désolé, un univers de solitude et de grisaille, constamment enveloppé dans une brume opaque (presque symbole de sa fumisterie). Il y avait sans doute là un effort de la part du cinéaste de proposer la vision d’un avenir spectral et sans espoir, appuyé à l’écran par la routine assommante de son protagoniste esseulé… mais pourquoi ? Pour rappel, Blade Runner 2049 est une oeuvre qui prétend traiter de la parenté, de la vie, de la naissance et de la renaissance, une oeuvre où Los Angeles souffre toujours non seulement de la surpopulation mais également d’une production désormais massive de répliquants. Où sont les habitants ? Où sont les personnages ? 2049 ne propose qu’une maigre poignée de protagonistes perdus dans des environnements aseptisés. Villeneuve n’accorde qu’une attention superficielle au destin de ses personnages secondaires et Robin Wright, Mackenzie Davis, Lennie James ou Hiam Abbas, qu’ils soient commissaires, prostituée ou exploiteur dickensien – tous s’effacent et disparaissent dans une narration interminable et monotone, encombrée de scènes superflues.
À défaut de célébrer la renaissance, 2049 apparaît comme une oeuvre mort-vivante, totalement dénuée d’âme et d’énergie, qui va chercher les héros vieillissants du film originel pour les réanimer devant nos yeux dans des rôles vains. Peu importe les métaphores bibliques et les grandes déclarations, Villeneuve ne fait que toucher du doigt des grands concepts qu’impliquerait de toute manière n’importe quelle suite de Blade Runner. Et jamais il ne sait leur insuffler la vie. 
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Ne préférant donc pas se risquer à proposer une alternative originale à l’univers chaotique et saisissant du premier opus, Denis Villeneuve préfère le singer pauvrement tout en donnant au spectateur l’illusion de l’authenticité. 2049 semble avoir été tourné dans toutes les boites de nuit et spa de luxe de la planète – tout est béton et minimalisme, tout est conformisme et dénuement. Mais cette esthétique n’a rien de novateur ou révolutionnaire, bien au contraire – les amateurs de Tumblr et autres blogs d’adeptes de l’architecture contemporaine sauront le reconnaitre. Cette direction artistique grise et dénudée constitue depuis toujours le choix par défaut de la SF un brin fauchée, depuis l’oeuvre de Tarkovski jusqu’à Gattaca de Andrew Niccol, en passant par Equilibrium, petite série B sympathique, ou même Trepalium, série française diffusée sur Arte l’an dernier.
Mais au delà de sa banalité – là où Ridley Scott aspirait quant à lui au jamais-vu – c’est aussi par son incohérence que la vison de Villeneuve se révèle creuse : quand le film originel nous offrait un aperçu d’un avenir multiculturel en accord avec le contexte de l’époque, notamment l’introduction de la culture asiatique en occident, 2049 badigeonne son film de gratuité pure et simple. Pourquoi le bureaux de la police affichent-ils une signalétique en thaïlandais et des insignes en coréen lorsque que l’anglais est la seule langue parlée et que le casting est intégralement anglo-saxon ? Les cultures Thaï ou Coréenne sont elles désormais dominantes dans la police californienne des années 2040 ? Tout est gratuit, tout est purement cosmétique… mais puisque Blade Runner a marqué les esprits de son orientalisme, placardons cette suite de références à l’Orient, évidemment.
En 1998, lorsque le scénariste David Webb Peoples, co-auteur du film de Ridley Scott, signait le script de Soldier, suite plus ou moins assumée de Blade Runner (malheureusement sacrifiée par un réalisateur incompétent ainsi qu’un studio ignare), il situait son action – roulement de tambour – dans l’espace. Los Angeles étant déjà largement exploré, Peoples préférait partir à la découverte des fameuses colonies spatiales, évoquées à maintes reprises dans le film fondateur. Soldier, à défaut d’être un bon film, avait néanmoins pour qualité d’étendre l’univers et de confronter ses thématiques à l’épreuve de la nouveauté – là où Villeneuve échoue lamentablement. Et quand 2049 nous offre enfin un bref aperçu de l’extérieur de la ville, c’est pour nous perdre à nouveau dans le morne et le brumeux. Las Vegas ? Désert. La campagne californienne ? Déserte. Les étendues sans fin de déchets industriels ? Désertes. L’océan ? Noir et vide.
2049 est film désert, certes, mais aux lignes épurées… c’est beau, n’est-ce pas ?
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Dans ces paysages brumeux et morts, Denis Villeneuve croit bien faire en tartinant son film de surplus de substance. Un soupçon de Spartacus, une pincée d’Intelligence Artificielle et de Pinocchio, mais Blade Runner 2049 comme l’agent K ne deviendront jamais de vrais petits garçons. À la lumière de l’analyse critique, aucune de ses « grandes thématiques philosophiques » ne tient la distance.
Mais le pire dans cette affaire, ce n’est pas la vacuité du film en lui-même, en effet, tout réalisateur à le droit d’échouer et toute suite a le droit de faillir sous le poids de son aîné. Non, le pire c’est ce qu’il révèle sur l’état de la cinéphilie et de la presse occidentale dans ces derniers instants des années 2010. « Sublime, brillant, parfait, supérieur à l’original, d’une poésie et d’une intelligence rare » – l’accueil critique, en particulier de la presse américaine, est sans appel : Blade Runner semble avoir reçu les louanges de la grande majorité du public et des médias dès son premier visionnage. Lorsqu’autrefois le film de Ridley Scott recevait un accueil déplorable, demandant de longues années avant sa redécouverte et l’acceptation de son caractère culte et révolutionnaire, Blade Runner 2049 est une oeuvre que tous s’empressent de défendre et d’adorer sur-le-champ. 
Puis, fidèle au fonctionnement de notre époque troublée, le « parfait et le sublime » laissent rapidement place – quelques semaines à peine après la profusion de superlatifs – aux premiers articles listant les questions sans réponses et les points négatifs que l’on avait oublié de mentionner. Puis vient le temps des vidéos – des « Honest Trailers » et des « Everything Wrong with Blade Runner 2049 », des débats Youtube ou Reddit, des internautes qui s’efforcent de combler les lacunes du scénario dans d’interminables échanges Twitter ou sur les diverses forums du web. C’est d’ailleurs déjà le cas.
Et pourtant non, vous ne trouverez jamais pour quelle raison l’agent K dispose de ses précieux et mystérieux souvenirs, ni pourquoi Niander Wallace ne réalise pas qu’il emploie sous son nez la personne qu’il recherche le plus au monde, ni comment Tyrell aura accompli un tel miracle, ni pourquoi le gouvernement ne se soucie guère de la disparition de centaines ou milliers de répliquants – son auteur n’y accorde aucune importance. C’est là que réside l’essence même du cinéma de Denis Villeneuve : l’illusion de la complexité et de la profondeur enrobée dans un amas de questionnements philosophiques vains, qui force le spectateur à combler lui-même le vide, lui donnant ainsi la sensation de la compréhension et de la clairvoyance. C’est un cinéma dangereusement flatteur. 
Le plus grave, c’est que Blade Runner 2049 n’est pas un « mauvais film » – si tant est que l’on se permette l’emploi d’une tel qualificatif. Non, le plus grave c’est que, marchant dans les pas d’un film renommé pour son aspect révolutionnaire et fascinant, il ne livre qu’une oeuvre vaine et apathique, ni bonne ni mauvaise, simplement dénuée d’intérêt, prisonnière d’une mise en scène statique, voire engourdie. Une oeuvre que, malgré les superlatifs d’une presse en manque de perspective, nous aurons tous oublié dans quelques mois à peine. Et, soyez honnêtes avec vous mêmes, son souvenir n’aurait-il pas chez vous déjà commencé à s’estomper ? 
[Toutes les news sur le film : ici]
Réalisé par Denis Villeneuve (avec Harrison Ford, Ryan Gosling, Jared Leto, Robin Wright, Dave Bautista, Mackenzie Davis). Long métrage: Américain. Genre: Action, Science Fiction. Durée: 163 min. Année de production: 2015. Distributeur: Warner Bros. Sortie: 4 octobre 2017
Images : © Scott Free / Sony Pictures

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